Advertisement

∑χέσις et Relation: Du Platonisme à L’Empirisme

  • Jean-Michel Vienne
Chapter
Part of the International Archives of the History of Ideas / Archives Internationales d’Histoire des Idées book series (ARCH, volume 150)

Résumé

Trop souvent les classements historiques empêchent de comprendre, du fait même qu’ils imposent un ordre; ainsi les notions d’empirisme et de platonisme, qui semblent opposées, doivent elles être apparentées, si l’on traite de la fin du XVIIe siècle britannique. Certes des différences fondamentales demeurent et on s’est plusieurs fois arrêté sur l’opposition, par exemple manifestée par la critique lockienne des idées innées; or les analyses de John Yolton et de Sarah Hutton1 font justice des simplifications exagérées, et des convergences ont même été manifestées par G. A. J. Rogers.2 C’est dans la ligne de ces analyses, et de l’insistance sur l’ouvrage épistémologique posthume de Cudworth, A Treatise Concerning Eternal and Immutable Morality par J. L. Breteau3 que s’inscrit l’étude qui suit. Il ne s’agira cependant pas de dégager des influences ni de comparer la lettre des textes, mais plutôt de mettre en rapport la cohérence de l’une et de l’autre pensée. Cette méthode est d’ailleurs ici la seule possible: l’ouvrage de Cudworth est paru après la mort de Locke, et pour rendre certain le fait probable que Locke ait eu connaissance du texte manuscrit, il faudrait des arguments biographiques précis qui font défaut. Il s’agira donc pour l’essentiel d’étayer une thèse simple: l’activité de l’esprit est un élément structurel commun aux platoniciens de Cambridge et à l’ empirisme classique.

Preview

Unable to display preview. Download preview PDF.

Unable to display preview. Download preview PDF.

Notes

  1. 1.
    J. Yolton, John Locke and the way of Ideas (Oxford: at the Clarendon Press, 1968). S. Hutton, ‘Damaris Cudworth, Lady Masham: between Platonism and Enlightenment’, British Journal for the History of Philosophy, 1, 1, Feb. 93, p. 42–43. J’ai soutenu la même thèse dans Expérience et Raison (Paris: Vrin, 1991) p. 54–60.Google Scholar
  2. 1a.
    J. L. Breteau, Ralph Cudworth, le penseur (Thèse Université de Paris III, non publiée, 1987).Google Scholar
  3. 2.
    ‘Locke, Newton and the Cambridge Platonists on Innate Ideas’, Journal of the History of Ideas, 1979, 40, p. 191–205.Google Scholar
  4. 3.
    J. L. Breteau, Ralph Cudworth, le penseur, op. cit., notamment t. 2, p. 565–582.Google Scholar
  5. 4.
    T. E.I. M., Book IV, chapter VI, § 12, p. 298 (désormais cité sur le modèle suivant : T. E.I. M. 4.6.12, p. 298): “J’ai tenté de montrer dans l’exposé ci-dessus que la connaissance et l’intellection ne peuvent surgir des sens ni par le rayonnement ni par l’impression de la matière et du corps sur ce qui connaît, mais par un pouvoir actif de l’esprit qui est une chose antérieure à la matière et indépendante de lui, pouvoir qui l’habilite à déployer, de l’intérieur-même, des idées intelligibles de toutes choses.”Google Scholar
  6. 5.
    Bien évidemment, je ne prouverai pas ici l’originalité de Cudworth; je me contenterai de préciser où réside la cohérence de son propos, quitte à ce que plus informé que moi dise que cette organisation des thèses se trouve ailleurs.Google Scholar
  7. 6.
    Aristote, Seconds Analytiques, II, 19, 99b34–100a 13.Google Scholar
  8. 7.
    Lettre à Hérodote, 68–69, in Epicure, Lettres et Maximes (éd. Conche, Paris: P.U.F., 1987) pp. 114–117.Google Scholar
  9. 8.
    Ce qui est dit ici ne vaut pas, bien entendu, seulement pour lui: Descartes pose des questions apparentées. Il s’agit d’un mouvement plus large que le seul empirisme, dont je m’occupe ici, et dont il faut sans doute chercher les racines dans l’analyse de l’ “objectif” par la dernière scolastique.Google Scholar
  10. 9.
    Aristote, op. cit., II, 2, 89 b 36–90 a 3.Google Scholar
  11. 10.
    Vanity of Dogmatizing, 1661, ch. 20.Google Scholar
  12. 11.
    Human Nature, 1650, ch. 6, p. 51; Léviathan, 1661, ch. 7 (trad. Tricaud, Paris: Vrin, 1971) p. 60.Google Scholar
  13. 12.
    Dans le texte déjà cité, Aristote avait juxtaposé l’induction empirique et une approche qui faisait plus de place à l’activité de l’âme (Ibid. 100a14–100b3): le sensible lui semblait moins à même de procurer le concept authentique.Google Scholar
  14. 13.
    Cf. G. Brykman, ‘Sensibles communs et sens commun chez Locke et Berkeley’, Revue de Métaphysique et de Morale, 1991, 4, p. 515–529.Google Scholar
  15. 14.
    Kant reconnaît à Locke le mérite d’avoir le premier distingué ainsi forme et contenu: Critique de la raison Pure (Paris: P.U.F.) p. 100.Google Scholar
  16. 15.
    Cette association intéressante de deux sortes d’idées se retrouvera chez Locke, à la nuance significative près que les idées de sensation et les idées de réflexion d’une part seront associées dans l’empirique; les idées morales et les idées de relation seront, elles, regroupées dans les modes, fruits purs de l’activité mentale.Google Scholar
  17. 16.
    T.E.I.M., 4. 2.1, p. 149: “Il y a beaucoup de notions et d’idées relatives, attribuées aussi bien aux choses corporelles qu’incorporelles, qui procèdent entièrement de l’activité de l’esprit comparant une chose avec une autre. C’est le cas de la cause de l’effet, des moyens et des fins, de l’ordre, de la propor- tion, de la similitude et de la dissimilitude, de l’égalité et de l’inégalité, de l’aptitude et de l’inaptitude, de la symétrie et de l’asymétrie, du tout et de la partie, du genre et de l’espèce, etc.”.Google Scholar
  18. 17.
    T.E.I.M., 4. 2. 4: “Tout ceci dans leurs multiples relations les unes aux autres et de chacune au tout. Et à partir de là, au-delà de la figure, de la couleur de la taille et des mouvements, l’intellect fait surgir et éveille en lui les idées intelligibles de cause, d’effet, de moyens, de fins, (etc.)..., en un mot toutes les notions logiques et relatives qui existent [que ne perçoit pas le sens] ... Et si l’œeil sentant pouvait discuter avec l’esprit ou intellect, ils affirmerait et soutiendrait qu’il n’y a rien de tel dans cette machine automobile; que l’entendement s’égare en ces impressions, car tout ce qu’il y a dans la chose lui a été fidèlement transmis par les sens et que l’intellect a reçu des sens toute son intelligence ou son information”.Google Scholar
  19. 18.
    T.E.I.M., 2.6.3, p. 72: “Le résultat spécifique de la vieille philosophie atomiste, qui est le triomphe de la raison sur le sens n’est rien d’autre que ceci: le sens seul n’est ni critère ni juge de ce qui existe réellement et absolument à l’extérieur de nous, mais il y a une faculté intellectuelle supérieure et plus élevée qui juge de nos sens, qui découvre ce qui est fallacieux et imaginaire en elle, et énonce ce qui absolument est ou n’est pas. Et Démocrite qui a bien mieux et plus parfaitement compris cette philosophie atomique que Protagoras en tire la conséquence suivante : le jugement des sens est invalidé quand il porte sur les corps eux-mêmes, et il affirme qu’il existe une faculté de raison plus élevée en nous, pour déterminer ce qui est absolument vrai ou faux.”Google Scholar
  20. 19.
    Epicure est cité aussi bien dans T.I.S.U. que dans T.E.I.M. Gassendi a pu servir d’intermédiaire: le Syntagma est cité en T.E.I.M. 1.1.3.Google Scholar
  21. 20.
    Sextus Empiricus, Adversus Mathematicos, VII, 138, trad. Conche, Epicure, Lettres et Maximes (Paris: P.U.F.) 1992, p. 15.Google Scholar
  22. 21.
    Sextus Empiricus, Adversus Mathematicos, VII, 204, Ibid. p. 23.Google Scholar
  23. 22.
    T.E.I.M., pp. 267–268: “Le sens externe ... n’est pas capable de fausseté, parce qu’en tant que tel il n’englobe pas la vérité absolue de quoi que ce soit. Il n’est qu’un phantasme une apparition (appearance) et toute apparition est vraie.”; cf. aussi Glanvill, Vanity of Dogmatizing, ch. X, pp. 91 ss.: “The apparitions or our frighted Phancies are real sensibles: But if we translate them without the compass of our Brains, and apprehend them as real objects; it’s the unwary rashness or our Understanding deludes us?”. Voir le texte presque parallèle de Locke: “... in the more ordinary Acceptation of those Words: ... the Ideas in our Minds, being only so many Perceptions, or Appearances there, none of them are false.” Essay, 2.23.3. Cudworth avait déjà noté l’utilisation par Protagoras de cette affirmation et rejeté son relativisme en montrant qu’il faut distinguer entre vérité absolue et vérité relative: T.E.I.M., 1.5. Locke distingue lui aussi un sens métaphysique et un sens ordinaire.Google Scholar
  24. 23.
    Sextus Empiricus, Adversus Mathematicos, VII, 207. De cette affirmation, Cudworth tire une conséquence étonnante: que l’erreur soit impossible quant à la sensation prouve sa limite; le fait que la connaissance intellectuelle soit soumise à l’erreur manifeste qu’elle n’est pas relative, mais absolue. La relativité change ici de statut: elle devient péjorative, marque la limite du senti relatif au sentant, alors que l’intellectuel devient absolu en ce qu’il est libéré de toute relation. Deux conceptions de la relation que Cudworth n’accorde pas, mais qui manifestent son propos: le senti est relatif au sens, mais les relations qui constituent l’aspect intelligible lui font défaut.Google Scholar
  25. 24.
    Par ex. 69 b, le texte le plus proche du nôtre semble être 37b-c qui associe l’âme du monde et la connaissance.Google Scholar
  26. 25.
    T.E.I.M., 4.5.4, p. 269; thèse voisine chez Henry More, Antidote, I. VI. 3.Google Scholar
  27. 26.
    Ibid. et 4.6.2–3.Google Scholar
  28. 27.
    4.5.5, p. 270.Google Scholar
  29. 28.
    T.I.S.U., 3.37.2., p. 147.Google Scholar
  30. 29.
    Straton de Lampsaque, aristotélicien défenseur d’une théorie matérialiste de l’âme et d’une théorie non-finaliste de la nature., cf. T.I.S.U. p. 145.Google Scholar
  31. 30.
    S.V.F., 1.49, etc.Google Scholar
  32. 31.
    Ennéades, IV, 7, 4, 14. Autres emplois, moins significatifs: III, 1. 2. 28; IV. 1. 29. 17; IV. 4. 26. 2; IV. 4. 34. 22; VI. 1. 29. 17. Il est intéressant de noter que la Théologie d’Aristote, 59 et Jamblique font de la σχσς la catégorie.Google Scholar
  33. 32.
    T.I.S. U., 3.37. 3, p. 149.Google Scholar
  34. 33.
    T.E.I.M 4.2.10, p. 166.Google Scholar
  35. 34.
    .E.I.M., 4.6.9, p. 295.Google Scholar
  36. 35.
    Ibidem, p. 295–296.Google Scholar
  37. 36.
    Cf. Siris, 251–255, où l’idée de langage de la nature est associée avec les références à Cudworth, cité dans T.I S.U. Mais on retrouve cette idée dans T.E.I.M., 4. 3. 13, p. 215–217.Google Scholar
  38. 37.
    T.E.I.M., 4. 3. 7–13Google Scholar
  39. 38.
    Par exemple, la notion de triangle, qui est une notion non pas composée et complexe mais “indivisible and immutable notion or essence of (the) thing”, que l’on acquiert par “Mind’s ascending above sense and elevating it self from individuals to the comprehension of the universal notions and Ideas of things within itself” (Ibidem § 12 et 13). Même idée chez H. More, Antidote, I. VI. 1–2.Google Scholar
  40. 39.
    La relation peut donc recevoir le titre de “mode”, puisqu’elle est mode de l’esprit comme toute idée cartésienne, et More précise (Ibid.): mode de saisie des objets empiriques. Ainsi se justifierait l’appellation de mode pour les relations (notamment les relations morales) chez Locke.Google Scholar
  41. 40.
    Affirmation reprise à Landes M. W., The Philosophical Writings of R. Burthogge, Chicago, London: Open Court Publishing Company, 1921.Google Scholar
  42. 41.
    Ibidem, § 79, ed. cit., p. 42 : “L’harmonie est la raison du monde. Le monde a été fait par elle et ne peut être connu que par elle. La règle de la proportion est la clé royale qui ouvre tous les mystères de la nature. Le grand Créateur a construit toutes choses en nombre, poids et mesure. Les extrêmes sont unis par le moyen terme participant et, dans tout le système, il existe une unité de forme si admirable qu’elle ravit tous ceux qui la voient. Tout est à sa place, et lié à ce qui est à côté. Tout fait ensemble en une structure très ordonnée, selon les proportions les plus exactes. Galien est significativement cité à l’appui de ce mélange de textes néoplatoniciens et néo-stoïciens.Google Scholar
  43. 42.
    Ibid. § 13: “Nous concevous, en général, les facultés (grâce auxquelles l’esprit saisit les choses)... comme, des réalités, qui ont une existence par elles-memes, l’extérieur de l’esprit”... “Tous les objets immédiats de la pensée humaine ... sont des êtres de pensée. Ce sont tous des apparaîtrés qui ne sont pas, au sens propre et (pour utiliser un térme scolastique) formellement dans les choses mêmes conçues grãce aux facultes. “...” Non pas que de leur propre nature, elles soient daus les realités-mêmes, mais elles ont leur fondement dans ce qui est: elles sont reelles (comme le diraient les scolastiques) non pas formellement, mais fondamentalement. Elles sont inchoativement et occasionnellement dans les choses, mais non formellement et de façon accomplie dans les facultes; non dans les choses, mais entant que les choses sont en relation aux facultes. Non pas dans les choses comme choses, mais comme objets..”Google Scholar
  44. 43.
    § 75, “La vérité, en tant que fondement, motif et raison de l’assentiment est l’harmonie objective, ou harmonie, congruence, unité, fidélité, consistance, proportion et cohérence des choses les unes envers les autres, dans la structure et le schème qu’elles ont en notre esprit”(cf. 80).Google Scholar
  45. 44.
    Organum, § 25: “Plus nos sens sont proches des objets qui les impressionnent ... plus est claire et distincte la sensation qu’ils produisent. Et de même que l’on voit plus clairement et distinctement un objet proche que lointain, de même plus l’esprit et l’entendement sont proches des sentiments, plus ses perceptions sont claires distinctes et évidentes. Je veux dire, plus les notions sont sensibles et proches de leur fondement, plus elles sont authentiques, fortes (impressive), et par conséquent claires et distinctes.”.Google Scholar

Copyright information

© Springer Science+Business Media Dordrecht 1997

Authors and Affiliations

  • Jean-Michel Vienne

There are no affiliations available

Personalised recommendations